La Marseillaise de La Paix

Roule libre et splendide à travers nos ruines,
Fleuve d’Arminius, du Gaulois, du Germain !
Charlemagne et César, campés sur tes collines,
T’ont bu sans t’épuiser dans le creux de leur main.

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races
Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’Il de Dieu ?
De frontières au ciel voyons-nous quelque trace ?
Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ?

Nations, mot pompeux pour barbarie,
L’amour s’arrête-t-il où s’arrête vos pas ?
Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie :
« L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;
La fraternité n’en a pas ! »

Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve !
Et ne t’informe pas, dans ton cours fécondant,
Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve
Regardent sur tes bords l’aurore ou l’occident.

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,
Qui bordent l’héritage entre l’Humanité :
Les bornes des esprits sont leur seule frontière ;
Le monde en s’éclairant s’élève à l’unité.

Ma patrie est partout où rayonne la France
Où son génie éclate aux regards éblouis !
Chacun est du climat de son intelligence ;
Je suis concitoyen de toute âme qui pense :
La vérité, c’est mon pays.

ALPHONSE DE LAMARTINE 1841